2009 2008 2007 2006 2007 2006 cv textes 2009 Fanny Torres Fanny Torres 2008OU
Texte de Fanny Torres Diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Lyon, je poursuis depuis quelques années un travail de performance ; entre théâtre, musique et poésie. Situés au cœur de ma recherche, l’écriture se fait dialogues ou chansons, et l’acte de parole est envisagé comme une pratique. Effectivement, les textes, à tendance poétique, sont parlés, tus ou chantés par des solistes, des acteurs ou un chœur. Mes performances se construisent grâce à un travail collectif ; un travail collectif dans lequel chaque individualité tente l’affirmation. Ainsi, l’écriture de mes pièces est une base évoluant au fur et à mesure des répétitions et des échanges avec les interprètes, choisis pour leur gestuelle, leurs capacités mais aussi leurs incapacités, leur docilité mais aussi leur indiscipline. Et, depuis quelques mois, ma pratique évolue, parallèlement, à travers ce que je nomme le «prêt-à-performer» : Le prêt-à-performer (ou dépeuplement) est une installation réalisée pour un temps d’exposition, c’est-à-dire un temps caractérisé par une certaine permanence. Il s’agit d’une traduction, de l’action à l’objet, des performances ayant déjà eu lieu. Le prêt-à-performer en reprend les textes, la distribution de voix ou la musique. Les interprètes sont absents : le karaoké et le prompteur les suggère. Mon travail est porté par l’affirmation d’une dépendance à l’autre : j’ai besoin de chanteurs, de musiciens, de comédiens, d’un public. Toute seule, je ne marche pas. Et c’est ça que j’expose, ponctuellement ou de façon permanente.
Texte de Fanny Torres Présentation de la démarche I. Organisation d’un être-ensemble il ne s’agit pas de mise en scène il n’est certainement pas question de mettre en acte une page il est encore moins question de mise en espace Un être-ensemble est défini par des lieux et des temps de (re)présentation 1 : présence en un même espace et en même temps d’un public et d’invités performant réunis pour chanter, parler ou se taire ensemble. Il est fondé sur un principe d’écoute plus ou moins défaillant puisqu’il est en général question de la création d’un collectif où, je le souhaite, les singularités reprennent toujours le dessus. Cet être-ensemble s’organise sous 3 ordres : 1. puissance de capacité commune : sans parler d’unanimité mais au contraire de résistance à la fusion ; il doit s’agir d’une inégalité de l’équivalence entre un et un autre. 2. absence de légitimité : aucun titre pré-déterminé ne légitime des invités à gouverner/prendre le dessus sur d’autres invités (pour qu’un mode de vie en commun soit politique). 3. non-légitimation antèrieure de ce qui s’exerce ensuite comme légitimité : nécessité de l’anarchie primordiale. En cela, l’être-ensemble est démocratie; comme tout englobant la totalité de l’existence, c’est-à-dire tout ce qui est admis du côté du privé, à savoir l’amour, l’amitié, la pensée même, esquissé en terme de relation 2 . Cette démocratie s’exerce, par choralité 3 . Et, s’exerçant, l’être-ensemble ne raconte ou ne signifie rien ; à travers une suite, une liaison entre des actes, sans trop de début, sans trop de fin, entrecoupée de ruptures. Ainsi, j’orchestre une mise en œuvre de la capacité de tous, qui n’est pas un tout. Chacun agissant au dépassement par lui-même, travaillant à l’au-delà de la représentation de soi à l’identique 4 . Cet être-ensemble se concrétise par l’activation d’un conglomérat, plus ou moins arbitraire, de textes écrits sur-mesure à tendance philosophique et poétique chantés, parlés ou tus pouvant prendre la forme de chansons chorégraphiées (oldies, cha-cha, rock, tap dance...),de dialogues (dont les phrases ne sont en général pas distribuées) ou de silence : une abondance de signes 5 qui nécessiterait presque le qualificatif de ritualisée. Ce pathos 6 est destiné à mobiliser le spectateur : ces textes sont prétextes à une violence permanente faite à la signification des mots. II. Dépeuplement Dérivé autonome de la performance, le dépeuplement désigne le passage du temps de présentation (I.), au temps de représentation (II.), lieu de permanence à travers le différé (à standardiser, par projection). Le dépeuplement se concrétise dans une installation réalisée pour un temps d’exposition, c’est-à-dire un temps caractérisé par l’étendue d’une certaine permanence. Traduction ouverte et inter-sémiotique de l’être-ensemble, le dépeuplement en reprend les textes, la distribution de voix ou la musique 7 , individualités absentes : la situation n’est plus ; elle n’est pas à agir, elle est objectivée. Non plus placée, située devant, mais comme en face : à projeter. La place, la direction, la gestuelle, le texte et autres contraintes de projection sont déterminés et cette détermination fonde le principe même du dépeuplement 1. Le terme de (re)présentation est à entendre dans le sens où la réitération est possible et non pas dans le sens de mimésis. On n’imite pas une musique. On la joue ou on ne la joue pas. 2. Au risque d’aboutir à une forme totalitaire, pour éviter la forme raisonnable de la simple gestion. 3. En admettant que les chœurs ne sont pas uniquement vocaux ou musicaux. Ils regroupent tous les éléments de la représentation. 4. Pour cela, je ne tente aucunement d’aboutir à un mimétisme de l’échange naturel, puisque nous admettons qu’il y a présence d’un public qui participe à notre schéma de la communication et c’est d’ailleurs en ce sens qu’il y a théâtralité. 5. Chorégraphies dignes de fêtes de mariages, cotillons de kermesse, ordre de chorale amateur... 6. (Pleurer, honnir, rire) en tant que communication directe pour une connaissance sensible. 7. Par défilement, sous la forme de karaoké, de prompteur, de conduite...
ET
Texte de Marie de Brugerolle On dit que ton nom est ton destin. Il ne faut pas croire les « on dit ». Parfois l’homonymie ou la ressemblance troublante de deux noms fait écho à quelque chose de plus profond. C’est le cas pour Fanny Torres, qui, sans le savoir, a des parentés avec Félix Gonzales-Torres. Quoi de commun entre un jeune artiste d’origine cubaine qui vécut à New York dans les années 80, connut les conséquences du SIDA et mourut en 1996 et une jeune femme bouclée, chantante et maîtresse de chorale ? L’espace de la chora : la chorégraphie et le chœur ont la même origine ; « khoreia » la danse, vient de « khoros », le chœur. Cet espace scénique qui est aussi celui de la parole du peuple, des témoins, du groupe résonnant comme une conscience, est à l’œuvre chez ces deux artistes. Bien sûr, la finalité première de Gonzales-Torres semble plus politique, plus grave que celle de Fanny Torres. Et pourtant, dans ce déploiement d’un décor qui apparaît comme un reste, quelque chose de la mélancolie se déploie. Celui du « un » malgré le groupe… Être séparé même à plusieurs, immobile dans la foule, seul dans la danse, c’est l’état de mélancolie. « Il y a, dans toute mélancolie, similitudo dissimilis, comme dans les visages humains, une ressemblance désaccordée, immobile. Et, comme dans une rivière nous nageons sur place, pourtant l’eau n’est pas identique du point de vue du nombre, comme le même instrument de musique propose diverses leçons, la même maladie offre une diversité de symptômes ». Ces mots de Robert Burton dans Anatomie de la mélancolie trouvent un écho dans ceux des personnages de Fanny Torres : « (…) elle existe séparée… Je veux la posséder (…) » (Nous ne sommes pas unanimes) « (…) le silence n’est pas une simple absence de parole, il est l’envers du langage (…) » (Mon ambassade c’est toi) Les acteurs participant aux performances de Fanny Torres forment des chorales ou des chorus line sous la direction de l’artiste. Ils suivent une partition tracée à la craie au sol, dont les directions s’effacent sous leurs pas. Le tableau noir utilisé pour dessiner à la craie reste à l’horizontale, comme un Pollock confirmé dans le sol, un exercice d’Andy Warhol ou une peinture de Basquiat. Le groupe est constitué d’individus isolés qui n’arrivent pas à faire un tout. Chacun chante à sa place, monade solitaire. Le mélancolique demeure immobile malgré le mouvement. Sa position est difficile car une de ses caractéristiques est d’être soi-même et son contraire, dans l’instant. Cette contradiction est à l’œuvre et sous-tend même le travail de Fanny Torres. Comme chez Bruce Nauman, le burlesque n’est que le masque du tragique. La désynchronisation progressive de Quasi une chanson et l’inversion des places entre le batteur- accompagnateur et la chanteuse-interprète sont une manière de faire tanguer l’équilibre précaire des croyances absolues. Je ne suis pas là où tu crois, tu n’es pas qui tu prétends. « (…) pas de « re » nous nous présentons, nous sommes exclus mais placés » dit encore Fanny Torres (Mon ambassade c’est toi). Les halos des poursuites de À vos marques 2, 2008, forment deux cercles dont l’intersection est une ellipse. Cette mandorle neutre, entre le bleu et le rose, c’est l’espace du « on », du tiers, de cette chora encore possible. « Avec mon rire, tu emporteras une médecine meilleure que ton ambassade » dit Démocrite, qui proposa le meilleur des remèdes, le rire. Marie de Brugerolle
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