textes 2010 2008 cv 2007 2006 Fanny Torres liens documentation_fr.pdf 2009 2011 documentation_eng.pdfProduction de rencontre est un dialogue écrit pour deux actants qui ne se connaissent pas l’un l’autre. Ce dialogue réfléchit en temps réel l’idée de rencontre. Qu’est-ce qu’une rencontre ? Qu’est-ce qu’un évenement ? Sommes-nous maintenant en état de rencontre ?...
Production de rencontre performance, 18mn un garçon, une fille, un prompteur et une flûte
la fille (F) : « Je doute sincèrement que la rencontre ne soit qu’un binôme occasionnel formé par deux entités se “rencontrant” par hasard. le garçon (G) : Nous pourrions à nous deux saisir l’état de rencontre. F : Saisir l’état de rencontre ? Pour le refaire à volonté ? Mais l’état de rencontre est justement ce qui échappe aux volontés et aux projets établis. Comment voulez-vous délibérement vous mettre en état de rencontre ? Comment peut-on se mettre en état d’être surpris ? G : Et bien rendez-vous tout d’abord un minimum disponible... il faut se rendre disponible, se rendre attentif au monde et aux autres. Une attention légère augmentée, voyez-vous, d’un regain de confiance en soi... agrémentée de quelques mouvements souples et aériens. Laissons-nous menés, comme ça, impromptus. F : Ainsi, vous voulez jouer à être d’accord ? G : C’est ça ! Puisque la rencontre est un “oui!”, puisque la rencontre est acquiescement, débrouillons-nous pour être d’accord ! F : Alors, très bien !, discutons. Prenons plaisir à converser et... chacun fera ce qu’il peut pour que l’écume des mots maintienne le langage disponible. Cependant, je suis convaincue que l’événement ne passera pas. Pas comme ça. Pas maintenant... Voyons ! Effectivement nous pourrions échanger à coups de “moi aussi”, de “pareillement” et d’ajustements variés mais, rassurez-moi : vous avez bien conscience que cela relève moins de la rencontre que de l’entreprise et de la gestion ? G : M’enfin, nous étions pourtant d’accord pour dire que la rencontre est une question de disponibilité ? F : La rencontre elle-même est disponibilité. Mais non pas tant de soi que de la chose désirée et jusqu’alors enfouie. C’est cette chose-là, enfouie, encore inconnue, qui est disponible. Le sujet doit donc, surtout, saisir l’occasion dans cette ouverture qui se fait, dans cette disponibilité soudaine, environnante, dont la source échappe, mais dont la suite dépend de nous, de notre goût de saisir... et d’être saisi. G : Ah! Vous admettez qu’il arrive parfois ce qui justement n’était jamais arrivé, ni jamais pensé comme possible : et, cela même devient, après coup, fondateur du possible. F : Bien sûr, oui. Mais, rendez-vous compte que la rencontre est le fait de ne pas être conforme à soi. La rencontre se fait en votre absence. G : Vous me demandez de quitter les lieux ? F : Non... la rencontre se fait en votre absence, mais sans vous elle n’aurait jamais lieu. G : Alors, comment faire pour que l’événement arrive et que la rencontre se produise ? F : Autant se demander comment avoir du talent ou comment obtenir un don ! G : Ou comment faire une trouvaille... ça ne me paraît pas si absurde. F : Tiens ! Alors, dîtes-moi : comment fait-on une trouvaille ? G : Facile. Permettez-moi de transposer : Admettons un chercheur. Un chercheur en mathématiques, par exemple. Comment un chercheur en mathématiques fait une trouvaille ? Premièrement, il se met en dialogue avec le corps mathématique et, puis, il essaie de séduire ce corps, d’entrer en conversation avec ce corps. La séduction est un effort louable pour produire de la rencontre. La séduction dévie chacun hors de sa voie et ainsi, elle donne chance aux croisements... Mais revenons à nos mathématiques. Le chercheur tente de créer un champs de force et d’intensité telle que le système disjoncte et que l’événement se produit. F : Le chercheur en mathématiques qui rencontre les mathématiques. Très objectiviste comme réponse. À considérer la rencontre comme un fait explicable, c’est-à-dire comme le produit d’un ensemble de causes, de ce point de vue, le fait de la rencontre apparaît comme déterminé par d’autres faits repérables. Et, la part de hasard chevillée à l’apparition de l’événement est perçue comme une manière de désigner le résidu de causes provisoirement non explicitées... C’est comme ces études sur les rencontres interpersonnelles, professionnelles, amicales, amoureuses : il s’agit seulement d’une recherche sur les conditions de possibilités de se rencontrer. Ces analyses qui choisissent d’étudier la rencontre comme un fait physique ne font que tourner autour du pot de la rencontre ! Tourner autour de ce dont elles ne parlent pas vraiment ! Il manque la rencontre elle-même. G : ... F : Ces analyses désignent des situations sociales observables qui ont plutôt valeur de résultats, de produits, de produits de la rencontre ! Elles figurent la rencontre ! Elles mettent en scène la rencontre... ... G : Tu as raison. Il faut dépasser l’idée réductrice d’interaction sociale. Retrouver le caractère destinal, l’authencité revendiquée par une capacité complète à provoquer le changement, à bouleverser. F : Recentrons-nous. La rencontre est phénomène d’exception. La rencontre est un événement qui survient pour révolutionner le soi. G : Qui survient, oui. La rencontre est un événement, oui. Et qu’est-ce qu’un événement ? L’événement est, dans le langage courant, un fait que l’on considère hors de la banalité, hors de la succession des instants, et qui parfois peut être considéré exceptionnel. F : Oui, un événement est hors de la banalité mais situé dans le temps et a une durée. La rencontre n’est donc pas une simple relation. Contrairement à la rencontre, la relation n’implique quant à elle aucune co-temporalité. G : Ah oui. Une relation de causalité par exemple ? F : Exactement, une relation de causalité n’implique nullement que le temps de la cause et le temps de son effet se recouvre en quoi que ce soit. De plus, l’instant de la jonction temporelle entre la cause et l’effet ne nécessite nullement une quelconque prétérition, ou une quelconque futurition. La rencontre est plus qu’une jonction. G : Elle est une adjonction. F : Expliquez-vous...? G : Eh bien, pour expliciter la rencontre, vous immisciez la relation. Permettez-moi d’introduire «le fait» pour expliciter l’événement : contrairement au fait, qui peut être perçu dans l’instant, l’événement nécessite une durée en rapport avec une conscience. Un événement peut bien survenir dans le domaine physique, dans le domaine biologique, mathématique, psychique ou historique, il ne peut se satisfaire en revanche d’être désigné seulement par «ce qui arrive» ou bien «ce qui se passe», «ce qui a lieu» car la conséquence de l’événement est l’adjonction de quelque chose qu’il n’y avait pas à ce qui était. Ainsi, je ne peux malheureusement pas vous demander d’être à la fois cette conscience et cette adjonction. F : Olala... je n’ai vraiment jamais rencontré, pardon... jamais croisé, je n’ai vraiment jamais croisé qu’elqu’un d’aussi ardant à la rencontre. Nous n’avons pourtant rien à voir ensemble, nous sommes étrangers l’un à l’autre. G : Bien sûr ! je vous l’accorde ! La rencontre convoque cette croyance pour en même temps l’affirmer et la réfuter. Ce qui est sûr, c’est que là, maintenant, nous avons à voir. Nous avons à voir le point critique où nos histoires vont s’accrocher, se traverser, s’annuler l’une par l’autre ou déclencher entre elles une résonnance suraiguë. F : ... ? G : Et ce sera parce que c’est toi. Parce que vous êtes cet autre... Oh ! Rassurez-vous ! nous n’allons pas forcément, pas nécessairement faire «de» l’amour... L’occasion est ici, pour nous, une chance de réalisation, peut-être d’amour, en tout cas de connaissance. F : Bon bon bon. Revenons à notre métaphysique. Nous concevons la rencontre comme événement, comme ce qui arrive à un individu et le constitue comme sujet. Nous devons maintenant l’envisager comme surgissement du temps, non? G : La rencontre extraordinaire vient rompre la continuité du vécu quotidien, oui, en créant un déplacement, de soi à soi, par la médiation de l’autre. F : Il doit cependant y avoir rupture temporelle ! G : Bien sûr qu’il doit y avoir rupture temporelle pour qu’il y ait de la rencontre. Mais rappelez-vous, la rencontre reçoit son sens destinal, événemential, ré-tros-pec-ti-ve-ment ; c’est-à-dire lorsque l’être rencontrant comprend qu’il a été, avant toute chose, rencontré par ce qu’il poursuit. La compréhension, la conscience ne sont pas encore là, tandis que peut-être déjà sommes-nous en pleine rupture temporelle. F : L’hypothése est à la fois juste et improbable... G : Ta ta ta... c’est après coup, quand la rencontre est déjà là, en train de se produire, et après qu’elle a eu lieu que certaines remarques s’imposent. Après coup, vous verrez, tout sera d’une évidence navrante. Et on cherchera à démontrer que les profondes nécessités étaient à l’oeuvre, «comme par hasard»... F : Éh bien il faut croire que ce qui importe c’est ce double mouvement où le hasard est affirmé pour être nié et nié pour être ré-affirmé. G : L’important est de s’approprier le hasard de la rencontre. Le hasard est nécessaire. F : De plus, nulle rencontre n’abolit le hasard : au contraire, elle l’exprime et le dépasse. Elle l’exprime parfois dans un lapsus... La rencontre, c’est quand, dans le sillage des hasards qui s’articulent, un message passe que nul n’a formulé mais qui s’est formé là, tout seul pour ainsi dire. G : Oui, pour le dire autrement, la rencontre forte, c’est comme deux lapsus, faits de part et d’autre, et qui s’entendent à merveille. F : Attendons quelques lapsus... ... G : As-tu vu quleques bouleversements ? As-tu senti quelques secousses ? Pour guetter l’occasion opportune et surveiller l’urgence de l’instant, il faut un mélange de vigilance et de souplesse, de décision et d’abandon. Restons tapis et attendons la fracture : la nouveauté peut fuser à tout instant. L’instant occasionnel est une chance infiniment précieuse qu’il ne faut pas laisser échapper... Après tant d’effort, nous serons capables de féconder le hasard. F : Mais ne croyez-vous pas que l’homme est fait pour la continuation... beaucoup plus que pour les clignotements de l’instant ? G : Ah ! Il est sûr que l’immédiat est une épreuve ! Que le passage d’un monde à l’autre est démesure ! Rencontrer l’autre monde est un arranchement, un choc ! F : Mais l’occasion n’est pas seulement instantanée, elle est irréversible... L’occasion aiguë ne comporte ni précédent, ni redition, elle ne s’annonce pas par des signes précurseurs.... G : Ni ne survit dans une seconde fois ! L’existence est une continuation aventureuse sans cesse menacée. Le tout se joue dans un présent frappant. Ainsi, toute rencontre en même temps qu’elle unit, fait nécessairement rupture. Oui, tout peut dra-ma-ti-que-ment basculé d’une minute à l’autre ! L’instantanéité perpétuelle et inépuisable de l’occasion est une invitation à aller toujours plus loin, à réinventer sans trève une vérité qui se dérobe. F : L’instantanéité perpétuelle ne pulvérise-t-elle pas plutôt tout instant constituant ? Ne nous refuse-t-elle pas la responsabilité ? G : Il s’agira d’une responsabilité du risque. Précisément, cette reponsabilité donne l’occasion de risquer, et part ce fait d’attester, sa liberté, en jouant. Tout comme le désir, la rencontre est démesure. Elle est rencontre avec l’absolument-autre. F : Mais pourquoi me provoques-tu au désordre ? G : Nous y voilà ! C’est le désir ou la peur du changement qui favorise ou interdit la rencontre ! L’ordre ancien est remis en question, il ne peut plus subsister, et un ordre différent s’annonce. Est-ce vraiment un désordre ? On pourrait le penser... par comparaison à ce qu’on laisse derrière soi. En fait c’est un changement, donc une évolution ! Et une évolution se fait sur la durée, en continu. F : Pourras-tu me faire sortir de moi-même, en continu ? G : Oui, définitivement, te faisant rencontrer des immensités de toi qui restaient innommables. F : Mais lorsque tu auras disparu, il me faudra avancer seule dans ces chantiers inconnus et encombrés de mon existence nouvelle G : Quittons-nous, rompons, en consentant à la contradiction et à l’acte irrationnel, à l’incohérence et à la multiplicité. Mais soyons encore tapis dans cette rencontre éventuelle qui sans aucun doute se prépare. Tu as un 06. ?